Desmond Tutu appelle les gouvernements à mettre le contrôle des armes au sommet de leurs priorités

Publié le : 14 Septembre 2006

Archevêque sud-africain et Prix Nobel de la paix, Desmond Tutu est l’une des grandes personnalités mondiales à soutenir la conclusion d’un Traité international sur le commerce des armes. Le vote relatif à ce traité aura lieu en octobre aux Nations unies. Voici sa lettre aux gouvernements.

"Cela fait de nombreuses années que je m’implique dans les initiatives de paix et que je fais tout mon possible pour aider les gens à dépasser leurs différences. Ce faisant, j’ai beaucoup appris sur le business de la guerre et le trafic d’armes, qui constitue à mon avis la nouvelle forme du commerce d’esclaves. Cette industrie est hors de contrôle : chaque jour, plus de 1.000 personnes décèdent à cause d’armes conventionnelles. L’écrasante majorité de ces victimes sont des hommes, femmes et enfants innocents.

Complicité des pays riches

Depuis des décennies, des traités internationaux ont été mis en place pour contrôler la prolifération d’armes nucléaires, chimiques et biologiques. Mais malgré le grand nombre de victimes, aucun traité n’est encore en vigueur en matière de vente d’armes conventionnelles, du pisolet à l’hélicoptère d’assaut.

Résultat, les armes atterrissent trop facilement dans de mauvaises mains, encourageant la violation des droits humains, prolongeant les guerres et enfermant les pays dans une pauvreté croissante. Et cela dure grâce à la complicité des gouvernements, spécialement des pays riches, qui ferment les yeux face à la souffrance humaine due à la prolifération des armes.

On estime que chaque année, les armes légères font plus de victimes que les bombes atomiques de Hiroshima et Nagazaki réunies. Et bien plus nombreux sont encore ceux et celles subissant les blessures, la terreur et la fuite de leurs habitations face à cette violence armée. Au moment où vous lisez ces lignes, l’une de ces tragédies est en cours, quelque part sur cette planète.

Il suffit d’ouvrir un journal pour voir l’étendue du problème. Du conflit au Moyen Orient aux massacres du Darfour en passant par la violence armée au Brésil, l’absence de contrôle sur le commerce des armes assure partout la souffrance de victimes innocentes.

Une poignée de fabricants, un océan de victimes

Prenez la République démocratique du Congo, où la violence armée a récemment repris et où une décennie de conflits a coûté la vie à des millions de gens. Malgré un embargo de l’ONU à l’encontre des groupes armés du pays, le flot d’armes vers ce pays a continué.

Les armes trouvées ont notamment été produites en Allemagne, en France, en Israël, aux Etats-Unis et en Russie. Le seul commun dénominateur à toutes ces armes est d’avoir été assemblées hors d’Afrique.

Aujourd’hui, 5 pays produisent l’écrasante majorité des armes dans le monde. En 2005, la Russie, les Etats-Unis, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni représentaient 82 % du marché mondial des armes. Un sacré business : le montant que les pays riches accordent chaque année à la lutte contre le VIH/SIDA correspond à 18 jours de dépenses mondiales en armes.

Si les bénéfices du commerce d’armes s’envolent vers les pays riches, les coûts se font principalement sentir dans les pays en développement. L’Afrique, l’Asie, le Moyen Orient et l’Amérique latine attirent plus des deux tiers de la valeur des ventes d’armes dans le monde. Ce n’est pas un hasard si la plupart des pays les plus pauvres du monde ont récemment enduré un conflit armé.

Armer ou scolariser ?

En plus des morts, des blessures et des viols perpétrés grâce à ces armes, les conflits armés détruisent également les systèmes de santé et d’éducation. Au Nord de l’Ouganda, un pays dévasté par 20 ans de conflits armés, environ 250.000 enfants ne peuvent aller à l’école. Une guerre constamment alimentée par la fourniture d’armes étrangères. Et comme trop souvent, les principales victimes ont été les enfants de la région.

Les enfants de moins de 5 ans sont toujours les plus vulnérables aux maladies. Dans une zone en guerre, les soins de santé adéquats sont rarement disponibles, les hôpitaux étant détruits et la population ayant fui vers des camps. L’année passée, les enfants de moins de 5 ans ont représenté 41 % des décès dans les camps de personnes déplacées du Nord de l’Ouganda.

Le monde pourrait éradiquer la pauvreté en quelques générations. Il suffirait pour cela de consacrer une petite partie des dépenses de guerre en dépenses de paix. Le Congrès américain estime que chaque année, 22 milliards de dollars sont dépensés par l’Asie, le Moyen Orient, l’Amérique latine et l’Afrique pour leur armement. Cette somme aurait permis à ces régions d’envoyer tous leurs enfants à l’école et de réduire leur mortalité de deux tiers d’ici 2015, accomplissant donc deux des huit Objectifs du Millénaire pour le Développement.

Une opportunité à saisir

Cette année, le monde a l’opportunité de dire ‘non’ au scandale continu du libre commerce des armes. En octobre, les gouvernements voteront une résolution à l’Assemblée générale des Nations unies pour lancer la mise sur pied d’un Traité sur le Commerce des Armes. Le principe de ce Traité est simple : pas d’armes permettant la violation du droit international. En d’autres termes, bannir la vente d’armes s’il existe un risque clair que ces armes servent à alimenter un conflit ou à perpétrer des violations des droits humains.

La résolution de l’ONU a été portée par l’Australie, l’Argentine, le Costa Rica, la Finlande, le Japon, le Kenya et le Royaume Uni. Des pays qui estiment que “le temps est venu pour un Traité sur le Commerce des Armes”.

Je partage leur avis. Nous devons mettre fin à l’impunité de gouvernements qui autorisent la fourniture d’armes en sachant que ces dernières risquent clairement de servir à violer les droits humains. De grands pas sont accomplis pour mettre fin à l’impunité des criminels de guerre. Il ne peut plus être toléré que leurs fournisseurs continuent d’échapper aux mailles du filet.

Aujourd’hui, 55 gouvernements, dont la plupart des pays d’Afrique, d’Amérique latine et d’Europe soutiennent le Traité sur le Commerce des Armes. Le soutien populaire est également immense : plus d’un million de personnes de plus de 150 pays ont signé la pétition “Million Faces”, soutenant l’initiative de ce Traité.

Le business de la guerre ne doit plus détruire celui de la paix. J’appelle tous les gouvernements à mettre le contrôle du commerce d’armes au sommet de leurs priorités."

En savoir plus sur :