RD. Congo: La recrudescence des combats déplace 100.000 nouveaux civils

“Sans arrêt, nous sommes attaqués, nous fuyons, nos maisons sont pillées et puis nous sommes déplacés sans rien”
Un homme dont la maison a été pillée par deux milices différentes
Publié le : 26 Septembre 2008

La reprise de combat dans l’est de la République Démoncratique du Congo a déclenché une détérioration catastrophique de la situation humanitaire et d’énormes souffrances aux civils, a déclaré aujourd’hui la Congo Advocacy Coalition, un groupement de 83 agences humanitaires et associations de défense des droits humains.

La coalition a réclamé des mesures urgentes pour améliorer la protection des civils et a demandé aux bailleurs de fonds de veiller à ce que l’aide suffisante atteigne toutes les populations vulnérables.

100.000 civils forcés de fuir

Depuis le 28 août, les combats ont repris entre l’armée congolaise et les forces du Congrès National pour la Défense du Peuple (CNDP) du général rebelle Laurent Nkunda ainsi que d’autres groupes armés, rompant le fragile cessez-le-feu qui avait été instauré depuis le 23 janvier 2008. Quelques 100 000 civils ont été forcés de fuir pendant les violences les plus récentes ; beaucoup d’entre eux avaient déjà été déplacés par des vagues d’affrontements antérieures. Certains civils ont été bloqués dans les zones de combat et ont été tués, blessés, violés ou détenus illégalement par des soldats de l’armée congolaise et des combattants d’autres groupes armés.

« Pour les civils, la situation est désespérée et elle menace de se détériorer davantage si les combats se poursuivent », a déploré Rebecca Feeley du projet ENOUGH. « Toutes les parties qui ont signé l’accord de paix de Goma devraient honorer strictement leurs obligations, y compris la protection des civils et le respect du droit international humanitaire et des principes internationaux régissant les droits humains ».

Violations du cessez-le-feu à répétition

Les violents combats, les pires depuis la signature du cessez-le-feu, ont commencé dans le territoire de Rutshuru, dans la province du Nord-Kivu, avant de s’étendre au territoire de Masisi et ensuite au territoire de Kalehe dans le Sud-Kivu. Depuis le 23 janvier, l’ONU a enregistré plus de 250 violations du cessez-le-feu dans le Nord et le Sud-Kivu. Chaque cycle de violences a provoqué de nouveaux déplacements de civils. Le nombre exact est difficile à déterminer car les personnes qui rentrent chez elles sont fréquemment obligées de fuir à nouveau mais l’ONU estime que plus d’1,2 million de personnes sont aujourd’hui déplacées dans le Nord et le Sud-Kivu.

Lors des combats qui se sont déroulés récemment, bon nombre de civils ont été blessés ou tués, pris entre deux feux. D’autres civils, dont des enfants, ont été enlevés et recrutés avec force.
À Kirotshe, une femme travaillant au centre médical local a été abattue d’une balle dans le ventre le 11 septembre  alors que le CNDP et des soldats de l’armée congolaise s’affrontaient pour le contrôle de la ville. Une autre femme qui s’enfuyait du village de Nyamubingwa a confié qu’elle avait laissé derrière elle trois femmes qui avaient été violées par des combattants armés. Une grande partie de son village avait été pillé.

« Sans arrêt, nous sommes attaqués, nous fuyons, nos maisons sont pillées et puis nous sommes déplacés sans rien », a raconté un homme dont la maison a été pillée par deux milices différentes après qu’il eut fui Nyamubingwa le 10 septembre.

Des barrages routiers érigés par l’armée congolaise et les milices ont empêché beaucoup de civils de s’échapper aux zones sûres. Dans certains cas, les civils fuyant les combats n’ont été autorisés à franchir les barrages que s’ils payaient une amende ou remettaient leur carte électorale (qui, au Congo, sert de carte d’identité) et d’autres biens qu’ils avaient réussi à emporter.

Même en dehors des zones de combat, les soldats de l’armée congolaise, dont un nombre croissant est envoyé à la région, ont tué et blessé des civils, souvent pendant qu’ils pillaient la propriété des civils. À Minova et dans les villages avoisinants du Sud-Kivu, par exemple, quatre civils ont été tués par des tirs hasardeux des militaires qui pillaient la zone.

L’armée congolaise et les groupes armés responsables

« Les officiers de l’armée congolaise et les dirigeants des autres groupes armés doivent de toute urgence prendre des mesures pour contrôler et discipliner leurs troupes », a déclaré Anneke Van Woudenberg, chercheuse principale à Human Rights Watch. « Ils portent la responsabilité d’empêcher leurs soldats et combattants de tuer, de harceler et de maltraiter les populations ».

Travailleurs humanitaires pris pour cibles

Des travailleurs humanitaires ont subi des attaques qui les ont obligés de suspendre leurs activités au Nord-Kivu et dans certaines parties du Sud-Kivu, laissant bon nombre de déplacés sans soutien. Des centres médicaux ont été pillés et des camions acheminant l’aide humanitaire ont été détournés à des fins militaires par les soldats et les combattants des groupes armés.

Des travailleurs humanitaires ont également fait l’objet de jets de pierres et ont été arrêtés à des barrages routiers par les foules des gens qui confondaient leur rôle avec celui de la force de maintien de paix de l’ONU, la MONUC. Ils étaient en colère face à ce qu’ils considéraient être l’incapacité de la MONUC à mettre fin à la guerre et à protéger les populations.

« Les signataires de l’accord de paix de Goma ont accepté de protéger les civils, de démanteler les barrages routiers et de permettre aux travailleurs humanitaires d’avoir accès aux populations dans le besoin. Pourtant, les communautés ont rapporté qu’ils font exactement le contraire », a dénoncé Juliette Prodhan, Directrice de Pays d’Oxfam Grande-Bretagne en RDC. « Il faut que toutes les parties respectent leurs engagements et mettent immédiatement fin à ces attaques. »

Accords de paix

Le 23 janvier dernier, le gouvernement congolais et 22 groupes armés ont signé l’accord de paix de Goma, s’engageant à un cessez-le-feu immédiat et au respect des principes internationaux régissant les droits humains. L’Accord de Goma faisait suite à l’accord de novembre 2007 entre les gouvernements congolais et rwandais, connu sous le nom de Communiqué de Nairobi, qui cherchait à résoudre la présence des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), un groupe armé rwandais dans l’est du Congo. En avril 2008, le gouvernement congolais a mis en place le Programme Amani, visant à coordonner les efforts de paix dans l’est du Congo.

Violations flagrantes des principes directeurs de l’ONU

Il y a dix ans ce mois-ci, les Principes directeurs de l’ONU relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur de leur propre pays ont été présentés pour la première fois à la Commission des droits de l’homme, reconnaissant officiellement les droits élémentaires de toutes les personnes déplacées à l’intérieur de leur pays, notamment la protection contre tout déplacement arbitraire, la protection et l’assistance au cours de leur déplacement, ainsi que les garanties de sécurité pendant leur retour, de réinstallation et de réintégration. Dans l’est du Congo, bon nombre de ces droits élémentaires ont été violés de façon flagrante.

Au Nord et au Sud-Kivu, une majorité de personnes déplacées n’a pas accès à des soins de santé, à une alimentation, ou à une éducation suffisants. Dans certaines zones, le taux de malnutrition a atteint des niveaux alarmants et plusieurs maladies sont endémiques. Depuis début septembre, une multiplication inquiétante des cas de choléra, par exemple, a été enregistrée dans six zones de santé du Nord-Kivu.

Le prix des produits alimentaires dans le pays a haussé, exacerbant davantage la pauvreté et la malnutrition. Cependant, le Programme alimentaire mondial a été obligé de réduire les rations dans l’est du Congo en raison de pénuries alimentaires. Les personnes déplacées et d’autres groupes vulnérables recourent à des stratégies à haut risque pour nourrir leurs familles.

En dépit des risques d’abus par des militaires ou des combattants des groupes armés, certains se trouvent obligés de retourner chez eux pour cultiver leurs champs. Les femmes et les filles sont les plus touchées : beaucoup ont été violées alors qu’elles tentaient de retourner chez elles ou d’aller chercher du bois à brûler ou de l’eau.

D’autres personnes ont été arrêtées arbitrairement ou forcées de payer des taxes illégales. Ceux qui parviennent à retourner chez eux trouvent souvent leurs maisons pillées ou occupées par des groupes armés ou des bandits.

Les enfants des familles forcées de fuir ont souvent peu accès à l’éducation ou en sont totalement privés, soit parce que leur famille n’a pas d’argent pour payer les frais scolaires ou à cause du manque d’écoles dans les environs des camps de déplacés.

Dans la lutte pour survivre, les enfants sont obligés de travailler. Comme un jeune garçon l’a expliqué à un travailleur humanitaire : « Si tu ne travailles pas, tu ne manges pas. » De même que les femmes, les enfants sont vulnérables, et sont des victimes faciles des attaques des combattants. Dans les zones autour de Masisi, par exemple, les enfants sortent pour chercher du bois à brûler à 3 heures du matin pour éviter de subir les exactions des milices, d’être capturés en vue d’un recrutement ou d’être violés.

La vaste majorité des personnes forcées de fuir leurs maisons vivent avec des familles d’accueil, qui pour beaucoup sont aussi pauvres que les personnes qu’elles aident. A ce jour, ces familles d’accueil, dont beaucoup accueillent des nombres importants de personnes déplacés depuis des mois, voire des années, ont bénéficié de peu d’attention et d’assistance financière. La population du village se trouve parfois multipliée par deux, ce qui grève les maigres ressources locales et forcent souvent les personnes déplacées à se remettre en route vers d’autres lieux.

« Les Principes directeurs de l’ONU devraient être plus que de nobles aspirations. Les habitants de l’est du Congo ont cruellement besoin que la protection et les normes élémentaires d’assistance décrites dans ce document révolutionnaire deviennent réalité », a souligné Ulrika Blom Mondlane du Norwegian Refugee Council.

La Congo Advocacy Coalition appelle les signataires de l’accord de paix de Goma, les bailleurs de fonds internationaux, ainsi que les facilitateurs internationaux des États-Unis, de l’Union européenne, de l’Union Africaine et des Nations unies qui ont contribué à la conclusion de l’accord, à redoubler d’efforts afin de mettre en place l’Accord de Goma et d’assurer pour que les Principes directeurs de l’ONU relatifs au déplacement de personnes à l’intérieur de leur propre pays soient respectés dans l’une des situations d’urgence humanitaire les plus graves du monde.

La coalition appelle plus précisément ces acteurs à :

  • Faire appliquer les engagements relatifs à la protection des civils et au respect des droits humains, ainsi que tout autre engagement énoncé dans l’accord de paix de Goma et le communiqué de Nairobi.
  • Améliorer de toute urgence et de manière significative l’assistance destinée aux personnes déplacées ainsi qu’aux familles et communautés qui les accueillent.
  • Punir ceux qui incitent à la violence contre les travailleurs humanitaires et le personnel de l’ONU. Informer la population au sujet des rôles différents de la MONUC et des agences humanitaires.
  • Veiller à ce que le mandat de protection de la MONUC soit invariablement mis en œuvre sur le terrain. La planification des déploiements chargés de la protection devrait avoir lieu en concertation avec les communautés et en particulier les femmes, en vue de réduire les menaces aux civils et de faciliter leur liberté de circulation. Les casques bleus devraient recevoir une formation relative à la protection des civils ; cette protection devrait être considérée comme une priorité absolue au moment d’allouer les ressources.
  • Nommer un conseiller spécial sur les droits humains pour l’est du Congo afin de contribuer à faire en sorte que les préoccupations en matière de droits humains, y compris les droits des personnes déplacées, soient au cœur des discussions et des programmes à mettre en place. Cela s’avère particulièrement important à la lumière des récents combats qui ont débouché, une fois de plus, sur des exactions effroyables perpétrées contre les civils.

Notes aux rédactions

La Congo Advocacy Coalition, composée d’organisations non gouvernementales locales et internationales, a été créée en juillet 2008 pour attirer l’attention sur la protection des civils et le respect des droits humains dans le processus de paix dans l’est du Congo. La coalition appelle les signataires de l’Accord de Goma, du Communiqué de Nairobi et du Programme national du gouvernement congolais Amani à honorer leurs engagements, à savoir respecter les principes internationaux régissant les droits humains et assurer la protection des civils.

Les organisations suivantes sont membres du comité de pilotage de la Coalition : ActionAid, ENOUGH Project, Human Rights Watch, International Rescue Committee (IRC), Mercy Corps, Norwegian Refugee Council (NRC), Oxfam, Conseil Régional des Organisations Non Gouvernementales de Développement (CRONGD) - North Kivu, Promotion et Appui aux Initiatives Féminines (PAIF) - North Kivu, Initiative Congolaise pour la Justice et la Paix (ICJP) - South Kivu, and Association des Femmes Juristes du Congo (AFEJUCO) - South Kivu.

Autres signataires:

ONG internationales: Agency for Technical Cooperation and Development (ACTED),Beati i Costruttori di Pace (Blessed are the Peacemakers), CAFOD, CARE International, Catholic Relief Services (CRS), Global Witness, International Alert, La Benovolencija, MERLIN, Refugees International, Save the Children UK, Scottish Catholic International Aid Fund (SCIAF), War Child Holland, Women for Women International, World Vision.

ONG congolaises: ACP/Sud-Kivu, Action de Promotion et d’Assistance pour l’Amelioration du Niveau des Vies des Populations (APANIVIP), Action Paysanne pour la Reconstruction et le Développement Communautaire (APREDECI), Action pour la Promotion de la Participation Citoyenne (APPC), Action pour la promotion et la défense des droits des personnes défavorisées (APRODEPED), Action Sociale pour la Paix et le Développement (ASPD), ADEF, Aide et Action pour la Paix (AAP), Association Africaine de Défense des Droits de l’Homme (ASADHO)/Sud-Kivu, Association des jeunes pour la défense des droits de l’enfant et la lutte contre la racisme et la haine (AJERH), Association des Voluntaires du Congo (ASVOCO), BEDEWA, Blessed Aid, Caritas Goma, Centre de Recherche sur l’Environnement, la Démocratie et les Droits de l’Homme (CREDDH0), Centre pour la Paix et les Droits de l’Homme - Peace and Human Rights Center (CPDH-PHRC), CEPROSSAN (Le Centre de promotion socio-sanitaire), CEREBA, Change Agents Peace Program (CAPP), Children’s Voice, Coalition pour mettre fin a l’utilisation d’enfants soldats en RDC, Collectif des Associations des Femmes Pour le Developpement (CAFED), Collectif des ONGs de Droits de l’Homme (CODHO),Collectif des Organisations des Jeunes Solidaires du Congo, (COJESKI) /Nord et Sud Kivu. Construisons la Paix et le Développement (COPADI), CPP (Campagne Pour la Paix), Dynamique des femmes juristes (DFJ), Fédération des Organisations des Producteurs Agricoles du Congo (FOPAC), Femmes Plus/ Sud Kivu, GAM, Goma Pax Christi, Groupe de Voix de Sans Voix (GVSV), Heritiers de la Justice, Human Dignity in the World (HDW), IGEE, La Ligue Adili, LDGL, LUNACOP, Ministère de l’Eglise du Christ au Congo pour les Réfugiés et les Urgences (ECC MERU)/ Sud Kivu, Mouvement International des Droits de l’Enfant, de la femme, de l’homme veuf et de leur promotion sociale (MIDEFEHOPS), PAMI, PFPA, PRODES, Promotion de la Démocratie et Protection des Droits Humains (PDH), PROPREAD, Reseau d’initiative Local pour le développement durable (REID), Réseau Femme et Développement (REFED)/Nord-Kivu, Réseau Provincial des ONGs de Droits de l’Homme (REPRODHOC)/Nord-Kivu, Solidarité Féminine pour la Paix et le Développement Intégral (SOFEPADI)/ Nord-Kivu, Solidarité pour la Promotion sociale et la Paix (SOPROP), SOS/Grands-Lacs, Syndicat des Associations Féminines pour un Développement Intégral (SAFEDI), Synergie des femmes pour les victimes des violences sexuelles (SFVS), Uwaki, VAS, Villages Cobaye (VICO), VOVOLIB.