Afghanistan : après dix ans d’améliorations, les droits des femmes menacés

“Aujourd’hui, des femmes travaillent comme docteurs, avocates ou dans le milieu des affaires. Et puis surtout, de plus en plus de jeunes filles vont à l’école. Mais qu’en sera-t-il dans 10 ans ?”
Orzala Ashraf Nemat
Universitaire afghane
Publié le : 3 Octobre 2011

La communauté internationale ne doit pas brader le sort des femmes avec un accord de paix négocié à la va-vite.

Après dix années d’améliorations, les acquis obtenus par les femmes afghanes en matière de droits pourraient significativement s’éroder, voire disparaître en cas d’accord de paix négocié à la va-vite, alerte l’ONG internationale Oxfam dans un rapport publié le 3 octobre 2011.

La protection des droits des femmes a longtemps été avancée comme l’un des résultats positifs de l’intervention militaire internationale débutée le 7 octobre 2011. Après 2014, les femmes afghanes pourraient être confrontées à des perspectives d’avenir difficiles, particulièrement si celles-ci ne sont pas incluses dans le processus de recherche de la paix, affirme Oxfam dans ce document intitulé « Une place à la table des négociations : protection des droits des femmes en Afghanistan » et écrit conjointement avec l’universitaire afghane Orzala Ashraf Nemat.

Pour Oxfam, le recul de certains de ces droits acquis après 2001 est déjà visible. En effet, bien que de vraies améliorations aient été relevées dans le domaine de l’éducation, avec près de 2,7 millions de jeunes afghanes actuellement sur les bancs de l’école contre quelques milliers sous le régime Taliban, les progrès enregistrés ailleurs sont discutables. Ainsi, depuis 2005, un quota impose au Parlement afghan la présence d’un minimum de 68 femmes parlementaires. Elles sont aujourd’hui 69 à siéger. Au sein du gouvernement en revanche, on compte une seule femme ministre. Même tendance concernant la fonction publique, où la part des femmes a chuté de 31 % en 2006 à 18,5 % en 2010.

En outre relève encore le rapport, la loi historique portée par le gouvernement sur « l’éradication des violences faites aux femmes » - qui met sous le coup de la loi des pratiques traditionnelles comme les crimes d’honneur, les mariages de mineurs ou le fait de céder des jeunes filles pour régler des disputes – n’est en vigueur que dans 10 des 34 provinces du pays. Au cours du deuxième trimestre de l’année 2011, quelque 1026 cas de violence faite aux femmes avaient déjà été enregistrés contre 2765 sur l’ensemble de l’année 2010.

De plus prévient encore l’ONG, avec les récents soulèvements, la question des droits des femmes risque de chuter encore plus bas sur la liste des priorités du gouvernement. L’assassinat de Burhanuddin Rabbani, qui dirigeait le Haut conseil pour la paix, souligne bien toute la volatilité de la situation en Afghanistan. Situation dans laquelle les droits des femmes pourraient bien se retrouver totalement ignorés, après avoir été présentés comme l’une des pierres angulaires de la stabilité du pays.

« Les dernières années ont été dures pour les femmes afghanes. L’histoire ne doit pas se répéter. Nous avons acquis énormément de choses au cours des dix dernières années. Aujourd’hui, des femmes travaillent comme docteurs, avocates ou dans le milieu des affaires. Et puis surtout, de plus en plus de jeunes filles vont à l’école. Mais qu’en sera-t-il dans 10 ans ? Où en serons-nous? La vie devient déjà de plus en plus difficile pour les femmes en Afghanistan. Nous voulons la paix et non pas un accord mal ficelé qui nous confinerait une fois de plus à la maison. Notre voix doit se faire entendre », affirme Orzala Ashraf Nemat, co-auteur du rapport.

Pour Oxfam, le nombre actuel de femmes siégeant au Haut conseil pour la paix n’augure rien de bon concernant une éventuelle participation des femmes aux futurs pourparlers de paix avec les Talibans. Le conseil, créé pour diriger le processus de paix est composé de 70 membres, mais ne comporte que 9 femmes. L’ONG appelle donc l’Etat afghan et la communauté internationale à mettre en place en amont de la conférence de Bonn, qui tracera la trajectoire de l’Afghanistan au-delà de 2014, un processus de paix plus inclusif. Celui-ci doit intègrer toutes les composantes de la société afghane, dont les femmes. Oxfam demande aux dirigeants internationaux de veiller à ce que les femmes aient un rôle actif dans toutes les négociations, et les exhorte à promettre que tout accord politique avec des groupes tels que les Talibans garantira les droits des femmes de manière explicite.

« Les Afghanes me disent avoir le sentiment de ne pas pouvoir se fier aux principaux acteurs des efforts de paix pour garantir leurs droits. Elles veulent une place à la table des négociations afin de préserver leur gains acquis de haute lutte. Plus les femmes auront d’intérêts à faire valoir dans le processus de paix, plus elles auront de chances de soutenir et promouvoir la réconciliation au sein de leurs familles et de leurs communautés, ce qui est essentiel pour garantir une paix durable », explique Louise Hancock, responsable d’Oxfam en Afghanistan, et co-auteur du rapport.

« La Conférence de Bonn aura lieu dix ans après la conférence initiale, qui avait posé les bases de la reconstruction de l’Afghanistan. Beaucoup d’erreurs ont été commises au cours des dix dernières années. Les dirigeants internationaux doivent s’assurer que Bonn ne soit pas un prétexte pour parler boutique – et proposer à la place des solutions concrètes pour offrir un avenir meilleur à l’Afghanistan. Le peuple afghan mérite une paix réelle, juste et durable – et non pas une transaction politique / politicienne servant les intérêts d’une minorité. »

Oxfam appelle les dirigeants internationaux à s’assurer que tout accord de paix comporte des points garantissant les droits des femmes, tels que le suivi de la scolarisation des filles et du nombre de femmes dans la vie publique. Oxfam demande également à l’Etat afghan et à la communauté internationale de garantir que les femmes participent de manière significative à tous les niveaux des processus de paix – de manière à ce que le gouvernement afghan honore sa promesse d’un taux de représentation des femmes de 30% dans les administrations. L’ONG souhaite enfin que les dirigeants assurent le financement continu des services dont bénéficient les femmes, comme les écoles, les formations à la prise de responsabilité, ou l’accès aux services de base, et ce après 2014.

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Télécharger le rapport Une place à la table des négociations : protection des droits des femmes en Afghanistan

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