Hôpital au Lesotho. Photo: Oxfam

Un « hôpital modèle » illustre les aberrations de la privatisation de la santé en Afrique

“Il est inquiétant que la SFI ait encouragé une stratégie si coûteuse et risquée ; elle aurait dû explorer d’autres solutions de financement public moins onéreuses avec le gouvernement.”
Winnie Byanyima
Directrice générale d’Oxfam
Publié le : 7 Avril 2014

Au Lesotho, un hôpital privé, construit et exploité avec le soutien de la SFI, engloutit 51 % du budget national de la santé.

Un nouvel hôpital sous exploitation privée, ayant bénéficié du soutien de la Société financière internationale (SFI), la branche d’investissement du secteur privé de la Banque mondiale, plombe le budget de la santé d’un pays qui compte parmi les plus pauvres et qui affiche le niveau de santé le plus bas au monde.

Construit, financé et exploité dans le cadre d’un partenariat public-privé (PPP), le Queen Mamohato Memorial Hospital, au Lesotho, est le premier du genre dans un pays à faible revenu. La SFI, qui le considère comme un fleuron du système de santé africain, fournit à présent des services de conseil dans le cadre de projets analogues au Bénin et au Nigeria.

Oxfam et l’Association de protection des consommateurs du Lesotho publient aujourd’hui un rapport intitulé « Une dangereuse diversion », établissant que les frais de fonctionnement et d’emprunt de ce centre hospitalier, ouvert il y a trois ans dans la capitale du pays, Maseru, ont littéralement explosé : à 67 millions de dollars par an, ils représentent 51 % du budget national de la santé. Cet hôpital coûte trois fois plus que celui qu’il remplace.

Risque d'une spirale ascendante des dépenses

Oxfam craint que ce contrat de PPP ne prive les populations les plus pauvres de précieuses ressources, en particulier dans les zones rurales, et n’entraîne le Lesotho dans une spirale ascendante des dépenses.

Un consortium appelé Tsepong Ltd (dont le géant sud-africain des soins de santé Netcare est actionnaire) a remporté un marché de 18 ans pour la construction et l’exploitation de cet hôpital de 425 lits. Son retour sur investissement est de 25 %. La SFI a reçu un honoraire complémentaire de résultat de 723 000 dollars pour ses conseils.

Selon la SFI, le nouvel établissement constitue une nette amélioration, avec une réduction de 41 % du taux de décès par rapport à celui de l’ancien hôpital.

« Tout le monde souhaite à la population du Lesotho de recevoir les meilleurs soins possible. Nous sommes les premiers, chez Oxfam, à nous réjouir des vies sauvées dans ce nouvel hôpital. Toutefois, les chiffres disent autre chose, objecte Winnie Byanyima, directrice générale d’Oxfam. La SFI ouvre le secteur africain de la santé aux entreprises privées, mais cet exemple concret montre le vice et le danger du modèle proposé. »

Les recommandations de la Banque mondiale ignorées

Plus de la moitié de la population du Lesotho vit en-dessous du seuil de pauvreté, et les trois quarts habitent en zone rurale où la pauvreté est 50 % plus élevée qu’en ville. Le Lesotho affiche le troisième taux de prévalence du VIH dans le monde. L’espérance de vie ne dépasse pas les 50 ans, soit dix ans de moins qu’en 1990. La mortalité maternelle et infantile augmente. Les personnes pauvres sont en outre moins susceptibles de se faire soigner en raison du coût et de la distance. Le nouvel hôpital a certes réduit de 10 % la mortalité maternelle à Maseru, mais quatre fois plus de femmes enceintes meurent dans les régions rurales pauvres que dans la capitale.

Le soutien apporté par la SFI à ce partenariat public-privé paraît en contradiction avec les propres recommandations de la Banque mondiale selon lesquelles le Lesotho doit accorder la priorité à la santé et à la nutrition dans ses régions rurales, où les ressources continuent de manquer.

« Notre gouvernement investit davantage dans la santé, mais pas assez dans les zones rurales où les besoins de la population sont énormes, déplore Lehlohonolo Chefa, directeur de l’Association de protection des consommateurs du Lesotho. Au lieu de cela, les fonds sont absorbés par cet établissement tertiaire en ville et finissent dans les poches du secteur privé, notamment de l’un des plus grands groupes hospitaliers au monde. Le Lesotho avait promis des services de santé de meilleure qualité au même coût ; cette promesse n’a tout simplement pas été tenue.

« Les autres pays, en Afrique et partout dans le monde, doivent examiner de près cette expérience du Lesotho et se garder de la reproduire », poursuit Lehlohonolo Chefa.

« Il est inquiétant que la SFI ait encouragé une stratégie si coûteuse et risquée ; elle aurait dû explorer d’autres solutions de financement public moins onéreuses avec le gouvernement », renchérit Winnie Byanyima.

Un partenariat intrinsèquement coûteux et précaire

Le problème du Lesotho n’est pas simplement dû au fait qu’il s’agit d’un pays pauvre, mais plutôt au caractère intrinsèquement coûteux et précaire de ce type de partenariats public-privé dans le secteur de la santé. En Australie, une série de services en PPP ont donné lieu à des difficultés et des inefficacités et ont fini par réintégrer le giron public. Le gouvernement japonais a renoncé à certains de ses PPP. Au Royaume-Uni, le « manque d’accessibilité » des initiatives de financement privé (PFI) met le National Health Service sous pression de supprimer des postes et de réduire les salaires. Nombre de pays comme la Turquie, la Malaisie, le Brésil, le Mexique, l’Afrique du Sud, le Chili et le Pérou envisagent cependant d’instaurer des PPP.

Oxfam et l’Association de protection des consommateurs du Lesotho réclament l’ouverture d’une enquête sur les raisons pour lesquelles la SFI a exposé le Lesotho à un contrat de longue durée si risqué et si coûteux et appellent la Banque mondiale à suspendre, d’ici là, toutes les activités de la SFI en faveur de PPP dans le secteur de la santé.

Notes aux rédactions

Vous pouvez télécharger le rapport « Une dangereuse diversion »

Contacts

Contact presse :

Sarah Dransfield, Tel: +44 (0)1865 472269 SDransfield@oxfam.org.uk

Elena Cornellana, Tel: +34 646955915 elena.cornellana@oxfaminternational.org



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