Les à‰thiopiennes redécouvrent leur rôle de conciliatrices

à€ travers la sensibilisation sur la souffrance née des conflits, les femmes contribuent à  la recherche d'alternatives à  la violence.

« Nous leur apprenons, en les amenant à  prendre conscience du nombre croissant de morts, à  se comprendre au lieu de se tuer avec des balles embrasées », dit Tato Boru, parlant de l'action de promotion de la paix qu'elle a entreprise.Les allées et venues des chèvres et des membres de la famille ont fermement damé la terre rouge à  l'entrée de la case ronde en banco de Tato Boru. On imagine que d'autres visiteurs empruntent tout aussi fréquemment le chemin de sa case en vue de profiter de sa douceur et de ses conseils.

Tato Boru, 48 ans et mère de cinq enfants, est une conciliatrice. Elle préside le conseil de paix des femmes de la région de Moyale, un mouvement fondé avec l'appui du Centre de Recherche pour l'Education Civique et aux Droits Humains (Research Center for Civic and Human Rights Education, RCCHE), le partenaire local d'Oxfam.

Dans cette zone proche de la frontière kenyane, une bonne partie de la population vit de l'élevage. La région est frappée par un cycle de sécheresse dont les conséquences (zones de pâturage desséchées et points d'eau taris) sont particulièrement pénibles pour les familles d'éleveurs et leurs animaux, qui dépendent de ces ressources. Les tensions résultant des pénuries, tout comme les problèmes liés au tracé des lignes de démarcation des terres par l'à‰tat, peuvent être des sources d'altercations. Ajoutez des fusils à  ce cocktail, et les conflits deviennent aussitôt meurtriers. Au fil des ans, les bagarres ont emporté de nombreuses vies dans les alentours de Moyale.

Un exemple parmi tant d'autres comités similaires, le conseil présidé par Mme Boru prône une coexistence pacifique entre les différents groupes ethniques de la région et sert de médiateur entre eux dès qu'un conflit se met à  couver. Il existe également des conseils pour les jeunes adultes et les anciens du village.

Pour illustrer le fonctionnement de son mouvement, Mme Boru donne l'exemple d'une récente dispute née de l'installation d'un groupe de Somaliens dans un village proche, peuplé en majorité de Gabras.

« Il y a eu des jets de pierres et quelques coups de feu, mais personne n'a été blessé. Nous avons jugé nécessaire d'intervenir », raconte-t-elle. « Nous sommes allées sur place... et nous avons expliqué que la terre est un don de Dieu et qu'il est possible de la partager ».

Accompagnées de membres de deux autres conseils, les femmes ont encouragé les parties en conflit à  éviter le recours à  la violence, à  privilégier la négociation et, en cas d'échec, à  porter l'affaire devant la justice. Au plus fort de ce type d'altercations, les membres du conseil se rendent au village concerné au moins une fois par semaine. Au fur et à  mesure que les esprits se calment, elles espacent leurs visites jusqu'à  une fois par mois.

Un des principaux objectifs du conseil de paix, la sensibilisation est une activité menée régulièrement par les membres du conseil, dans des cadres aussi bien formels qu'informels. Parfois, les femmes demandent aux autorités locales de convier la population à  une rencontre, et le conseil en profite pour faire une présentation. Les événements sociaux, tels que les mariages, peuvent également servir de prétexte à  des leà§ons de paix.

Restauration des rôles traditionnels

Les initiatives de paix de cette nature permettent aux femmes de reconquérir une certaine autorité qui leur appartenait jadis, une autorité fortement sapée par la violence armée. Avec l'appui du RCCHE, elles peuvent désormais exprimer ouvertement la souffrance dans laquelle les conflits armés plongent leur famille. Elles commencent à  élever la voix et à  partager leurs fardeaux de deuil et de chagrin.

« Auparavant, nous ne pouvions pas donner notre avis sur le conflit. Nous en souffrions en silence. Maintenant, nous avons l'occasion de parler et d'œuvrer pour la paix. Notre prise de conscience et notre contribution font bouger les choses », affirme Mme Boru.

« à€ la fin des années 90, il y a eu une prise de conscience de la valeur des méthodes traditionnelles de résolution de conflits », explique Muthoni Muriu, directeur des programmes régionaux à  Oxfam America. « C'est alors que le rôle des femmes en matière de promotion de la paix est devenu vraiment manifeste ».

Les ravages des conflits armés

C'est un rôle qui leur revient de droit : les femmes sont les principales victimes des difficultés nées d'une communauté déchirée par la violence, qui tue les époux, incendie les habitations et pille le bétail.

« Elles perdent pères, frères et fils », dit Mme Boru, assise sur un tabouret bas dans le cocon tranquille de son tukul. « Elles prennent soin des blessés, des enfants, des animaux. Même si on ne les tue pas, les femmes sont contraintes de supporter tellement de fardeaux, notamment celui de l'horreur ».

Malgré la culture patriarcale de la région, les hommes ne manquent pas de reconnaà®tre la contribution exceptionnelle des femmes à  l'action pour la paix.

« Elles sont meilleures que les hommes », affirme M. Boru Roba, chef d'un comité de paix des anciens.

« En cas de conflit, les femmes sont capables de jouer un rôle d'exacerbation ou d'apaisement », ajoute un autre homme, Galma Roba, un représentant des chefs traditionnels. « Si les hommes s'engagent dans un conflit et que les femmes objectent, ils peuvent changer d'avis ».

Au cÅ“ur de la stratégie des femmes, le contraste entre les conséquences affreuses des conflits (mort, ravages) et les innombrables bienfaits de la paix. C'est un argument que peu de gens peuvent réfuter.

« Lorsque nous sensibilisons les hommes à  l'importance de la paix, aucun d'eux ne peut nous contredire », affirme Mako Dalecha, mère de cinq enfants et membre du conseil de paix. « La paix, mais aussi la pluie, voilà  le fondement de la vie dans notre terroir ».

« Nous leur apprenons, en les amenant à  prendre conscience du nombre croissant de morts, à  se comprendre au lieu de se tuer avec des balles embrasées », dit Tato Boru, parlant de l'action de promotion de la paix qu'elle a entreprise dans les villages proches de Moyale, à  la frontière entre l'à‰thiopie et le Kenya. « Grâce à  la compréhension mutuelle, la génération future sera instruite et nous pourrons compter sur l'avenir ».

à€ Moyale (à‰thiopie), le RCCHE a ouvert un bureau qui sert de lieu de rencontre à  de nombreux résidents locaux, dont des enfants, désireux de faire régner la paix dans la région. Le RCCHE fait partie des organisations locales partenaires d'Oxfam America.

Par Coco McCabe

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