La soif européenne d’agrocarburants condamne des millions de personnes à la faim

À l’approche d’une importante réunion des ministres européens de l’Énergie aujourd’hui, Oxfam révèle que la surface agricole nécessaire pour fournir les voitures européennes en agrocarburant aurait permis de produire assez de blé et de maïs pour nourrir 127 millions de personnes.

La spirale des prix alimentaires accentue la menace de la faim dans le monde pour les plus démunis, c’est pourquoi l’ONG internationale Oxfam appelle l’Union européenne à reconsidérer sa liaison dangereuse avec les agrocarburants.

Dans son nouveau rapport « Les semences de la faim », publié dans le cadre de sa campagne CULTIVONS, Oxfam avertit que l’appétit croissant de l’Europe pour les agrocarburants fait grimper les prix alimentaires mondiaux et chasse des communautés de leurs terres. D’où une aggravation des problèmes de faim et de malnutrition dans les pays pauvres.

En Europe, la politique de soutien aux agrocarburants pourrait coûter environ 30 euros par adulte et par an d’ici à 2020. En 2008, environ 3 milliards d’euros ont été dépensés en exonérations fiscales et autres incitations à l’utilisation d’agrocarburants au sein de l’Union européenne, un montant comparable à celui des coupes budgétaires décidées dans le cadre du plan controversé de renflouement de la Grèce en février.

Un signal d’alarme : l’actuelle flambée des prix alimentaires

Le rapport paraît le jour même où les ministres européens de l’Énergie se réunissent à Chypre pour discuter de la stratégie européenne en matière d’énergie renouvelable après 2020. La législation européenne exige que 10 % de l’énergie utilisée dans les transports soit produite à partir de sources renouvelables d’ici à 2020 et l’essentiel proviendrait d’agrocarburants issus de cultures vivrières.

« L’Europe a contribué à déclencher une ruée mondiale vers les agrocarburants qui chasse les familles pauvres de leurs terres, tandis que les grandes entreprises amassent des bénéfices, explique Natalia Alonso, directrice du bureau de plaidoyer européen d’Oxfam. Les agrocarburants étaient censés rendre le transport plus écologique, mais les États européens jettent l’argent des consommateurs par les fenêtres, tout en privant des millions de personnes de nourriture, de terre et d’eau.

« L’actuelle flambée des prix alimentaires devrait sonner comme un signal d’alarme pour les ministres européens de l’Énergie qui se réunissent aujourd’hui. C’est simple : si les gouvernements européens ne renoncent pas à leurs objectifs d’incorporation, qui doubleront la consommation d’agrocarburants au cours des prochaines années, de nombreuses personnes plongeront dans la pauvreté. »

Il existe d’autres solutions

Les prix du maïs et du soja ont atteint des niveaux record cet été, touchant de plein fouet les ménages pauvres qui peuvent consacrer jusqu’à 75 % de leurs revenus à l’alimentation. D’ici à 2020, la politique européenne de soutien aux agrocarburants pourrait faire grimper les prix de certaines denrées alimentaires de 36 %. Nous ressentirons tous les effets d’une telle hausse, mais le coup sera particulièrement rude pour les personnes en situation de pauvreté qui peinent déjà à acheter la nourriture dont elles ont besoin pour survivre.

Étant donné que 80 % des agrocarburants européens sont de l’agrodiesel, principalement fabriqué à partir de colza, de soja et d’huile de palme, les objectifs d’incorporation fixés par l’Union ont un impact particulier sur le cours mondial de l’huile végétale et des oléagineux. Cela entraîne une augmentation du prix à la consommation de l’huile de cuisson dans les pays importateurs comme Haïti et les pays exportateurs comme l’Indonésie, cette dernière étant l’une des principales sources d’agrodiesel pour l’UE. En 2020, l’Europe pourrait engloutir 20 % de la production mondiale d’huile végétale pour satisfaire ses besoins en carburant.

« La politique européenne de soutien aux agrocarburants ne permet pas de réduire le changement climatique ; elle l’aggrave. Et les populations pauvres en paient le prix fort, ajoute Natalia Alonso. Il existe d’autres solutions : renforcer les normes d’efficacité des véhicules, améliorer les systèmes de transport et promouvoir les voitures électriques. »

En savoir plus

Téléchargez le rapport : Les semences de la faim : la politique européenne de soutien aux agrocarburants, vers un scénario catastrophe

La campagne CULTIVONS d'Oxfam

Notes aux rédactions

Photos et infographies haute résolution

Aperçu des recommandations politiques

Oxfam appelle les gouvernements européens à renoncer sans délai aux objectifs d’incorporation d’agrocarburants dans les carburants traditionnels

Sur le plan technique, pour que cette décision ne soit pas contraire à la législation européenne, cela implique d’également abandonner l’objectif des 10 % d’énergie renouvelable dans les transports à l’horizon 2020, lors du réexamen prévu en 2014. Les gouvernements européens planchent aussi sur les objectifs chiffrés d’énergie renouvelable à l’horizon 2030 ; il importe de n’en fixer aucun pour les transports, car on aurait essentiellement recours aux agrocarburants.

Les ministres de l’Énergie examineront aujourd’hui un projet de politique de la Commission européenne pour 2030 (Énergies renouvelables : un acteur de premier plan sur le marché européen de l’énergie).

Lisez la réaction d'Oxfam au projet de proposition de la Commission européenne, divulgué à la presse le 11 septembre, qui vise à plafonner à 5 % l'utilisation des agrocarburants produits à partir de cultures vivrières d'ici à 2020.

Faits et chiffres

  • En 2008 (quand les agrocarburants représentaient 3,5 % du carburant utilisé pour les transports européens), si les terres exploitées pour fabriquer des agrocarburants à destination de l’Union européenne avaient plutôt servi à cultiver du blé et du maïs, la production agricole issue de ces terres aurait pu nourrir 127 millions de personnes pendant toute une année (source : voir la page 16 et l’annexe du rapport).
  • Les prix du soja et du maïs ont atteint des sommets en juillet (Banque mondiale), tandis que ceux des céréales et des oléagineux restaient extrêmement élevés en août (FAO).
  • Selon une modélisation fondée sur les actuels plans d’approvisionnement en agrocarburant de l’UE, les objectifs européens d’incorporation pourraient coûter environ 30 euros par adulte et par an d’ici à 2020. Par exemple, en 2020, cette politique pourrait représenter pour les consommateurs britanniques un surcoût de 1 à 1,9 milliard de livres sterling par an, soit environ 35 livres par adulte, et pour les consommateurs allemands un surcoût de 1,37 et 2,15 milliards d’euros, soit jusqu’à 30 euros par adulte (source).
  • En 2020, la politique européenne de soutien aux agrocarburants pourrait à elle seule entraîner une augmentation des prix de l’ordre de 36 % pour l’huile végétale, 22 % pour le maïs, 21 % pour le sucre, 20 % pour les oléagineux et 13 % pour le blé (source).
  • Selon une modélisation de l’impact qu’aurait l’objectif des 10 % d’agrodiesel dans la consommation de diesel, en 2020, l’Europe pourrait nécessiter le cinquième de la production mondiale d’huile végétale rien que pour satisfaire ses besoins de carburant (source).
  • Selon les travaux de recherche menés par Oxfam aux Philippines, les terrains acquis en 2010 en vue de la production d’agrocarburants pourraient permettre de récolter 2,4 millions de tonnes de riz, ce qui suffirait à assurer l’autosuffisance en riz du pays.
  • Des données récentes indiquent que les deux tiers des grandes transactions foncières réalisées au cours des dix dernières années sont destinées à des cultures pouvant servir à la production d’agrocarburants, telles que le soja, la canne à sucre, le palmier à huile et le jatropha (source).
  • En 2008, alors que les agrocarburants représentaient 3,5 % du carburant utilisé dans les transports européens, une étude commandée par la Commission estimait qu’une surface agricole de 70 000 km2 avait été nécessaire pour satisfaire cette demande (source). Cela représente quasiment la superficie de la Belgique et des Pays-Bas réunis. Selon les données disponibles, hélas très imparfaites, on a estimé que près de la moitié de ces terres se trouvaient hors de l’Union européenne.
  • Certains agrocarburants accélèrent en fait le changement climatique compte tenu d’un changement indirect d’affectation des sols. La transformation en champs agricoles d’une zone de stockage de carbone, telle que forêts et tourbières, libère des millions de tonnes de gaz à effet de serre – davantage que le diesel fossile. Labourer ces puits de carbone pour atteindre les objectifs d’incorporation de l’Union pourrait être aussi néfaste pour l’environnement que de mettre en circulation 26 millions de voitures supplémentaires (source).

Exemples concrets

Face à l’accélération de la ruée sur les terres agricoles – pour la production de denrées alimentaires et de carburant –, de plus en plus de personnes vivant dans la pauvreté risquent de perdre leur maison et l’accès à la terre qui leur permet de se nourrir et de gagner leur vie. Souvent, aucune consultation ni indemnisation n’a lieu.

  • Ghana : une plantation de jatropha destinée à la production d’agrodiesel a mené à l’expulsion de 69 familles. Celles-ci n’ont pas été consultées et n’ont reçu aucune forme d’indemnisation. 1 500 autres familles risquent d’également perdre leurs terres si les projets d’agrandissement de la plantation sont mis à exécution (source). Le secteur de la culture pour les agrocarburants en est encore à ses balbutiements au Ghana, mais la majeure partie de la production sera probablement exportée vers l’Union européenne pour la fabrication d’agrodiesel.
  • Paraguay : chaque année, la production de soja cause l’expulsion de 9 000 familles rurales et près d’un demi-million d’hectares sont transformés en champs de soja. Au Lote 8, dans l’est du pays, il est devenu quasiment impossible de cultiver la terre pour les 44 familles riveraines des immenses plantations de soja. L’eau s’est raréfiée suite à la surexploitation des ressources locales pour irriguer les plantations. Avec la baisse du niveau de la nappe phréatique, la communauté a dû doubler la profondeur des puits d’eau potable : l’eau se trouve désormais à 20 mètres de profondeur, contre 10 en moyenne avant l’installation des plantations. Plus de la moitié du soja cultivé au Paraguay est exportée vers l’Argentine ; une grande partie de celui-ci est transformée en diesel en Argentine ou en Europe pour remplir les réservoirs des véhicules européens.
  • Indonésie : les grandes plantations de palmiers à huile ne profitent qu’à une poignée d’entreprises et à une élite locale, tout en portant préjudice aux petites exploitations agricoles et aux personnes vivant dans la pauvreté. Les modes de production de l’huile de palme ont entraîné la pollution de l’air et de l’eau, l’érosion des sols et des inondations. Les violations des droits humains, le non-respect des accords conclus par les investisseurs avec les communautés locales et la destruction des ressources naturelles, liés au développement des plantations de palmiers à huile, ont en outre généré des conflits dans le pays qui est l’une des principales sources d’agrodiesel pour l’Union européenne.

La campagne CULTIVONS d’Oxfam appelle à une action mondiale afin de réformer un système alimentaire défaillant qui laisse 925 millions de personnes souffrir de la faim. Face à la raréfaction des ressources naturelles telles que la terre arable, à l’accélération du changement climatique et à la volatilité accrue des prix alimentaires, la situation risque de s’aggraver.

Contact

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