20 ans après la fermeture de la frontière Algérie-Maroc : six jeunes du Maghreb s’expriment

Le 27 août 1994, l’Algérie fermait sa frontière avec le Maroc suite à une dispute diplomatique entre les deux pays engendrée par les attentats de Marrakech du 24 août 1994. Vingt ans plus tard, la frontière est toujours fermée et les tensions qui perdurent entre les deux pays, y compris celles liées à la question du Sahara occidental, sont un obstacle considérable à toute véritable initiative de construction d’un Maghreb Uni.

Présente depuis 20 ans au Maroc, presque 40 ans dans les camps de réfugiés Sahraouis dans le Sud-ouest de l’Algérie et depuis 2012 en Tunisie, Oxfam au Maghreb promeut les droits des femmes, soutient le développement d’une citoyenneté active, favorise le principe de justice économique, apporte de l’aide humanitaire aux réfugiés sahraouis et plaide pour l’application du droit international en vue d’une solution durable pour le conflit autour du territoire du Sahara occidental.

A l’occasion des 20 ans de fermeture de la frontière Algérie-Maroc, nous avons souhaité donner la parole à six jeunes Maghrébin-e-s né-e-s l’année où la frontière a été fermée. Interviewé-e-s par Oxfam entre juin et juillet 2014, ces jeunes, âgé-e-s donc de 20 ans, reviennent sur leur vie, leurs aspirations et sur leur perception d’un Maghreb Uni et des obstacles qui bloquent cette intégration. Ces témoignages sont disponibles dans leur intégralité sur le site d'Oxfam France

Chaimae Mansour, Marocaine

« Je détestais l’Algérie quand j’étais petite. Les propos autour de moi lui étaient hostiles. A présent, je ne la vois plus comme un ennemi […] Au final, le « conflit » entre le Maroc et l’Algérie n’est qu’un malentendu. […]Je suis favorable à l’ouverture des frontières. […]

Les peuples n’ont aucune responsabilité ni de près ni de loin dans la fermeture des frontières. Seuls les Etats sont à blâmer. La fermeture de la frontière entre le Maroc et l’Algérie arrange beaucoup de monde dont la France et les Etats-Unis. S’ils voyaient un quelconque intérêt à cette ouverture, ils auraient poussé les deux pays à le faire […]

Pour moi, l’inconvénient du manque d’intégration au Maghreb, c’est le sous-développement. Il faut qu’on soit ambitieux ; pourquoi ne pas viser une intégration aussi poussée que celle de l’Union Européenne ? Une telle intégration ne pourrait que nous être bénéfique en termes de développement économique et humain. J’espère qu’à ce moment-là, les décisions des Etats se feront en fonction du seul intérêt des populations. […] »

Abderrahman Mohamed Sidi, Sahraoui

« Quand j’étais plus jeune, je pensais que le monde tournait autour des camps, qu’un "autre monde" en dehors de celui que nous connaissions n’existait pas. […]

La fermeture de la frontière, c’est avant tout une décision politique. Les jeunes ici ne connaissent pas vraiment les tenants et les aboutissants de cette fermeture. […] Je suis certain que l’obstacle principal de la création d’un Maghreb uni reste le conflit sahraoui. Mais il y a bien plus de choses qui nous rapprochent que de choses qui nous séparent.[…]

Nous avons la chance d’avoir une région très riche, avec des ressources fantastiques. La fermeture de la frontière empêche le partage des richesses de chacun de ces pays. […]

Faire tomber le mur, et ouvrir la frontière ne suffira pas : nous sommes responsables d’améliorer notre propre futur, nous devons dialoguer et savoir quelle est la meilleure manière de vivre ensemble. Clairement, ce n’est pas celle du monde qu’on nous propose actuellement. »

Emna Gzara, Tunisienne

« On a beaucoup de points communs avec les autres pays du Maghreb, on a la même langue, la même culture, la même religion, on est presque kif-kif. Je me sens maghrébine. […]

Aujourd’hui, on a beaucoup de contrebande entre nos pays. Ce serait plus profitable si nos échanges étaient mieux organisés et régulés au sein d’une région unie. Cela stimulerait notre commerce interne et donc nos économies respectives. Par exemple, on est plus forts ensemble que tout seuls face à l’Union Européenne [...]. De plus un Maghreb uni me permettrait de voyager. Ce serait bien d’avoir un train intra-Maghreb comme ça existe en Europe. […]

Je pense que le Maghreb uni est un projet réalisable qui ne pose pas de grands problèmes. Pour y arriver, il faut sensibiliser les citoyens et que les représentants de pays se mettent d’accord sur les termes d’une intégration du Maghreb ».

Fatima Mehenni, Algérienne

« Pour moi, [la fermeture de la frontière] est le plus grand obstacle de l’intégration du Maghreb. Le principal point négatif qui me touche directement, c’est en matière d’échanges universitaires![…] Aujourd’hui, le fait de prendre l’avion donne le même sentiment à un jeune algérien lorsqu’il va en France ou au Maroc. Dans les deux cas, il part « à l’étranger » !

L’espace Schengen a permis les échanges culturels en Europe au-delà du commerce. Il nous faudrait notre Schengen à nous. […] L’ouverture de la frontière, c’est aussi le partage des langues et des cultures communes, reconnaître et mettre en avant les choses que l’on partage et non ce qui nous divise. Si on ouvre la frontière algéro-marocaine, et les frontières du Maghreb en général, je pense qu’il y aura une émulation de la jeunesse de la région à travers des échanges, des discussions, etc. ».

Mahmoud Salem Baoussa, Libyen

« Je déplore la fermeture de la frontière entre l’Algérie et le Maroc qui, en plus de bloquer les relations bilatérales, nuit au climat général au Maghreb. La fermeture a un impact négatif sur les relations entre les peuples surtout en termes d’échanges culturels. Je voudrais que le Maghreb uni soit une réalité et non pas seulement des paroles en l’air. […]

Je n’ai jamais été dans un pays du Maghreb. C’est dommage car je suis passionné par le patrimoine de la région [...]

La question d’un Maghreb uni n’est pas utopique,[…] je suis optimiste. […] [Mais] la situation actuelle en Libye ne permet pas d’intégration maghrébine. Les Libyens sont d’abord préoccupés par les problèmes internes ».

Défa Sall, Mauritanienne

« Il est […] inexplicable que l’on ait besoin d’un visa pour voyager vers le Maroc alors que c’est un pays frontalier ! Pour voyager au Sénégal, on n’a pas besoin de visa, ça facilite les échanges avec ce pays. Je pense qu’il y aurait plus d’échange entre la Mauritanie et le Maroc si on enlevait le visa.

Pour la Mauritanie, un Maghreb intégré comprenant la Mauritanie serait bénéfique car elle permettrait l’ouverture des frontières et favoriserait le développement en facilitant l’implantation d’entreprises maghrébines et donc la création d’emplois. En plus, cela faciliterait les possibilités de voyage intra-Maghreb. Mais je ne pense pas que l’intégration du Maghreb (Grand Maghreb) soit réalisable. Pas du moment que la population mauritanienne ne se considère pas comme faisant partie du Maghreb. Ce sentiment est dû à la différence de culture et de langue ».

De plus amples informations ainsi que l'intégralité des entretiens avec ces six jeunes citoyennes et citoyens du Maghreb sont disponibles sur le site d'Oxfam France