Un arrêt des transferts d’argent porterait un coup fatal à la Somalie en pleine crise

Trois ans après une famine dévastatrice qui a tué 258 000 personnes, la Somalie reste en crise. Dans le rapport « Suspendus à un fil : menace sur la manne vitale des transferts d’argent vers la Somalie », publié aujourd'hui, plusieurs ONG s’inquiètent, dans ce contexte, du fait que la manne que représentent les 1,3 milliard de dollars envoyés chaque année par la diaspora somalienne au pays s’assèche petit à petit aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Australie.

Il y a deux semaines, la Merchants Bank, basée aux États-Unis, a fermé tous les comptes des opérateurs de transfert d’argent (OTA) somaliens. Selon les OTA, la banque virait 60 à 80 % des fonds envoyés des États-Unis et, depuis, aucune autre banque n’est entrée en scène pour combler ce vide. La banque britannique Barclays en avait déjà fermé l’an dernier, tandis qu’en Australie, la banque Westpac a annoncé son intention de le faire prochainement.

« Cet argent n’est pas juste un complément d’argent ; j’en ai besoin pour survivre au jour le jour, affirme Hawa Abdullahi Warsame, une Somalienne qui habite dans le nord du pays. Non seulement j’en suis tributaire, mais c’est aussi le cas de plus de dix autres personnes : toute ma famille étendue. J’ai des parents malades qui ont besoin de médicaments et des enfants auxquels j’essaie d’offrir une éducation. Cet argent est essentiel. »

Selon Degan Ali, directrice générale d’Adeso, en comparaison avec les transferts de fonds vers la Somalie, les budgets de l’aide humanitaire et au développement et des investissements directs étrangers dont bénéficie le pays chaque année paraissent minuscules. « Si les banques mettent fin à toute relation avec les opérateurs de transfert de fonds, les familles somaliennes risqueront de perdre leur seul moyen transparent d’envoyer des fonds à leurs proches, explique-t-elle. Beaucoup se retrouveront dans l’obligation de recourir à des filières informelles et, en définitive, beaucoup moins d’argent passera.

« Plus de 40 % des personnes qui vivent en Somalie dépendent des transferts pour subvenir à leurs besoins de base, tels que l’alimentation, la santé et l’éducation. Les États doivent sans tarder tenir leur promesse de maintenir ce flux d’argent indispensable. Dans le cas contraire, trois millions de Somaliennes et Somaliens risquent de souffrir de faim cette année, les familles n’auront pas les moyens de se faire soigner et toute une génération d’enfants ne connaîtra pas l’école », prévient Enzo Vecchio, directeur pays d’Oxfam en Somalie.

Des mesures insuffisantes

Plusieurs États occidentaux ont pris des mesures globalement positives au cours de l’année passée, mais celles-ci ne suffiront pas à éviter que les OTA somaliens ne puissent plus accéder à des services bancaires essentiels.

Le Royaume-Uni a fait des progrès avec son initiative « Safer Corridors », qui vise à renforcer les mécanismes de transparence des OTA somaliens afin d’accroître la confiance des banques. Le gouvernement britannique doit toutefois mettre le programme en œuvre rapidement et assurer une participation plus active du secteur bancaire.

En septembre 2014, le Trésor américain a publiquement reconnu que la clôture des comptes des OTA pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour les intérêts tant américains que somaliens et a promis de clarifier les attentes pour les banques en relation avec des OTA dont on considère qu’ils présentent un risque élevé. Le Trésor américain et l’USAID ont également collaboré avec la banque centrale de la Somalie à l’amélioration de ses systèmes de gestion financière. Aussi importantes soient-elles, ces mesures n’ont cependant pas endigué la vague de fermetures de comptes, principalement suscitée par les règlements gouvernementaux. Si l’État américain ne prend pas très rapidement des mesures extraordinaires pour restaurer complètement les flux de transferts par les filières officielles, nombre de familles somaliennes auront du mal à survivre.

En Australie, comme aux États-Unis, une seule banque est actuellement en affaires avec les OTA : la Westpac. Mais même ce service a été remis en cause en août 2014, lorsque la banque a annoncé son intention de fermer les comptes bancaires des opérateurs. Sous la pression du public, la Westpac a, temporairement, retardé la mise à exécution. Le gouvernement australien a mis sur pied un groupe de travail avec des organisations de transfert d’argent somaliennes, des communautés qui essaient d’envoyer des fonds en Somalie et le secteur bancaire, afin de trouver des solutions pour maintenir ce service indispensable, mais sa pérennité à long terme reste très incertaine.

Le G20 et le Groupe d’action financière comptent s’attaquer à la question de la réduction des risques pour les banques, tandis que la Banque mondiale dirige le déploiement de l’initiative britannique Safer Corridors et le conseil aux autorités somaliennes sur le renforcement des systèmes publics de gestion financière.

Malgré tout, il faut en faire plus pour sauver ce service indispensable de transfert d’argent.

Amélioration des systèmes de gestion financière

« Le gouvernement somalien doit en priorité s’employer à améliorer ses systèmes de gestion financière, en particulier sur le plan de la transparence. Le gouvernement de chaque pays remettant doit collaborer avec son secteur bancaire national pour gérer le risque, de même que les OTA doivent améliorer leur transparence pour atténuer ce risque, prescrit Liat Shetret, directrice du bureau new-yorkais du Global Center on Cooperative Security.

« De plus, la Banque mondiale doit développer la collaboration pour consolider l’ensemble du système, depuis la gestion financière en Somalie jusqu’à l’appui international nécessaire pour maintenir les systèmes de transfert d’argent. Le G20 doit en outre user de son pouvoir de mobilisation pour inciter les États membres à travailler avec leur secteur bancaire. » 

Notes aux rédactions

Le rapport "Suspendus à un fil" est une publication conjointe d'Oxfam, Adeso et Global center on Cooperative Security

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