Des mots pour se reconstruire : l'alphabétisation contre la violence en République centrafricaine

Nadine, 43 ans, apprend l’arithmétique pour la première fois de sa vie dans un cours d’alphabétisation donné par Oxfam à Bria. Photo : Aurélie Godet/Oxfam

Nadine, 43 ans, apprend l’arithmétique pour la première fois de sa vie dans un cours d’alphabétisation donné par Oxfam à Bria. Après la mort de son mari, ses beaux-parents ont voulu la marier de force. Photo : Aurélie Godet/Oxfam

En République centrafricaine (RCA), une femme subit des violences sexistes ou sexuelles presque toutes les heures. Se reconstruire après un tel traumatisme représente un véritable défi pour beaucoup d'entre elles. Peu ont accès aux services médicaux et psychologiques délivrés par des organisations spécialisées. Au cœur du pays, à Bria. Oxfam a mis en place des séances d’alphabétisation afin qu’elles puissent apprendre à lire, à écrire et à s'autonomiser.

Une ambiance studieuse règne dans les salles de classe du Foyer féminin de Bria. Au programme de la journée : lecture, écriture et calcul. Mais les élèves installés sur les pupitres blanchis par la craie ne sont pas des écoliers ordinaires. La plupart sont des femmes. Tou-te-s ont subi des violences. Ils suivent aujourd’hui des séances d’alphabétisation mises en place par Oxfam, en partenariat avec l’Association des femmes leaders (AFL) de Bria, qui est composée des présidentes de 80 groupes de femmes de la région.

« [Au départ], l’Association était gérée par des hommes, puisque les femmes étaient analphabètes. Nous les avons formées et, depuis deux ans, ce sont elles qui assurent les cours ! »

Séraphine Nbanga-Gonzhy
Responsable Protection et genre d'Oxfam à Bria

Des cours donnés par d’anciennes analphabètes

Pendant trois mois, trois fois par semaine, 92 femmes et 8 hommes participent à ce programme. « 85 ont subi des violences basées sur le genre ; viols, agressions sexuelles, ou mariages forcés… et 15 ont vécu une agression physique, comme la torture ou un braquage armé », précise Séraphine Ngbanga Gonzhy, la chargée protection et genre d’Oxfam à Bria.

Elle explique comment ce projet a vu le jour en 2015, à la demande de l’AFL : « [Au départ], l’Association était gérée par des hommes, puisque les femmes étaient analphabètes. Nous les avons formées et, depuis deux ans, ce sont elles qui assurent les cours ! » Plus de 400 personnes ont appris à lire et à écrire depuis le lancement du projet.

Des victimes de violences apprennent à écrire la lettre « e » pendant une séance d’alphabétisation au Foyer féminin de Bria, en République centrafricaine. Photo : Aurélie Godet/Oxfam

Des femmes apprennent la lettre « e » pendant un cours au Foyer féminin de Bria, en République centrafricaine.

Maïmouna Baroud, la présidente de l’AFL, surveille avec bienveillance la tenue des classes. « Parfois, ce sont les femmes qui encouragent les hommes et les enfants à prendre part au conflit pour venger la perte de leurs proches. Mais quand on sait lire, on ne peut pas entrer dans le conflit. L’ignorance pousse à la violence ! », explique-t-elle.

Apprendre, un moyen d’agir

L’alphabétisation donne aux apprenantes davantage d’opportunités socio-économiques. Souvent mariées de force dès l’âge de 13 ans, beaucoup n’ont jamais connu les bancs de l’école. En suivant ces cours, elles deviennent autonomes et sont capables de monter leur propre petit commerce de savons, d’huile ou de beignets. A l’issue des trois mois de cours, Oxfam leur apporte le nécessaire pour lancer leur propre activité, ainsi qu’une formation de base en comptabilité et en gestion.

 

« L’ignorance pousse à la violence ! »

Maïmouna Baroud
Présidente de l’Association des femmes leaders (AFL) de Bria

Les femmes sont particulièrement touchées par le conflit qui sévit en RCA depuis 2013. À 25 ans, Fatima* élève seule ses quatre enfants depuis que son mari a rejoint les rangs d’un groupe armé. Pour subvenir aux besoins de sa famille, elle part chercher des fagots dans la brousse afin de les revendre. Un jour, des membres d’un groupe armé l’ont arrêtée en chemin, et l’un d’entre eux l’a violée.

Après sa prise en charge médicale, elle a été dirigée vers Oxfam. « Petite, mes parents m’envoyaient au marché avec ma sœur. Je regrette de ne jamais être allée à l’école et je vais tout faire pour qu’ils [ses enfants] apprennent à lire et écrire. Il leur faut un bon travail ! », raconte la jeune femme.

Puis, son visage s’illumine et elle glisse : « Mais ce que je préfère dans les cours, c’est que j’oublie ma tristesse. J’échange avec des musulmanes et des chrétiennes. Je ne me sens plus seule. »

Fatima* écrit la lettre « e » sur son ardoise, pendant une séance d’alphabétisation au siège de l’AFL à Bria, dans le centre de la RCA. Photo : Aurélie Godet/Oxfam

Fatima* écrit la lettre « e » sur son ardoise, pendant une séance d’alphabétisation au siège de l’AFL à Bria, dans le centre de la RCA. Elle a été violée par un membre d’un groupe armé pendant qu’elle ramassait du bois dans la brousse.

Fatima et les autres bénéficiaires de ce programme d’alphabétisation sont loin d’être les seul-e-s touché-e-s par les violences en RCA. Dans ce pays de 4,9 millions d’habitants qui a basculé dans la violence en 2013, les civils paient le prix fort. Selon les données de l’ONU, un incident de violence basée sur le genre est signalé toutes les 60 minutes, et plus de 90 % des victimes sont des femmes ou des filles.

*Prénom modifié

Photos : Aurélie Godet/Oxfam